Alix Sans X - DPZ

Ce n’est peut-être pas le bon Alix ? © Jacques Martin

(environ 1300 mots – 7 minutes de lecture)

Emmené par Thomas De Pourquery et Daniel Zimmermann, le quintet électrique DPZ a sorti un unique album, He’s looking at you, kid, en 2009. Deuxième plage du disque, la toune au nom mystérieux Alix Sans X nous propose une mélodie sinueuse et sensuelle dans une ambiance suspendue.

La toune consiste en l’exposition d’un thème cinq fois, avec des variations d’orchestration et de tonalité, entre une introduction et une conclusion. L’instrumentarium est composé d’une section rythmique (batterie, basse et guitare électriques) d’un trombone, d’un saxophone soprano et d’un quatuor à cordes.

Écoute détaillée

Introduction

Le morceau est introduit par la guitare et la basse. La basse joue une pédale de MI (avec quelques sauts d’octave) tandis que la guitare joue des arpèges. L’ensemble compose une boucle de deux mesures jouée quatre fois.

Riff d’introduction

Il y a au moins deux façons d’analyser ces deux mesures.

  1. On peut considérer deux couleurs d’un accord de E : dans la première mesure il s’agirait d’un Emaj7 dont on aurait retiré la tierce (omit3) et dans la deuxième d’un Emaj7sus4.
  2. On peut également considérer que l’accord de la deuxième mesure est un Asus2#11 sur une base de MI.

Dans tous les cas, une caractéristique de ces couleurs harmoniques est l’absence ou la suspension de la tierce. Nous verrons que ces couleurs traversent toute la toune.

Thème A (0:23)

Le premier thème est joué au violoncelle. La guitare et la basse continuent de jouer selon le même schéma mais en suivant une grille. Le thème se déroule sur 28 mesures, ce qui est assez peu commun dans les musiques jazz et rock.

Accompagnement

Comme l’accompagnement ne varie pas d’un thème à l’autre, il est noté ci-dessous. Les voicings y sont respectés mais les arpèges sont notées sous forme d’accord :

Grille d’accompagnement du thème

On remarque que la ligne de basse suit essentiellement des mouvements conjoints auxquels s’ajoutent des mouvements en quinte (ou quarte) qui évoquent des cadences. On peut ainsi découper le thème en trois parties. La première s’étend jusqu’à la mesure 14, la deuxième de la mesure 15 à la mesure 20 et la dernière de la mesure 21 à 28.

La grille semble quant à elle s’inscrire dans un parcours tonal. Cependant on remarque un grand nombre d’accords suspendus ou ambigus. Si on remarque une volonté d’économie de mouvements, (la triade de A- est jouée pendant les dix premières mesures !) il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces choix de voicings ont été dictés par le jeu à la guitare. On peut imaginer une séquence harmonique moins ambiguë dont dériverait la grille.

Concernant la première phrase harmonique, nous aurions une séquence en LA mineur avec un échange modale entre les mesures 2 et 3 et un retard de la tierce sur la cadence finale :

A-F#-7b5Fmaj7D-7Esus4E7A-

La deuxième phrase harmonique fait entendre une couleur phrygienne pour aboutir à une cadence majeure. On remarque que dans le texte original il y a une fausse relation entre le SI des mesures 13 et 14 et le SI bémol à la basse aux mesures suivantes :

A-Bbmaj7E7/G#Amaj7

Finalement le même type de schéma se reproduit pour la troisième phrase harmonique, qui aboutit à une cadence majeure. La présence d’une tierce mineure à la mesure 23 dans le texte  original peut être interprétée comme une anticipation de la tierce de l’accord suivant :

D-Cmaj7B7Emaj7

On remarque que les mesures 27 et 28 sont identiques aux mesures d’introduction. L’usage d’accords suspendus dans un contexte d’échanges modaux offre une grande liberté mélodique.

Mélodie

La mélodie comporte de nombreuses notes tenues et quelques phases plus actives. Elle se caractérise par un grand nombre de notes étrangères.

Thème principal

On remarque ainsi :

  • Une approche de la tierce par le demi-ton inférieur à la mesure 3. Cette approche suggère un emprunt au mode de LA mineur mélodique, d’autant que la basse joue un FA#.
  • Une broderie du LA faisant entendre le SOL#, avant d’entendre le SOL bécarre à la mesure 6.
  • Le même motif est repris mesure 7, sans que le FA# ne soit une broderie du SOL. On entend ainsi la tierce majeure et la tierce mineure de l’accord, qui lui-même est joué suspendu.
  • Les FA# et SOL# de la mesure 8 suggère encore le mode mineur mélodique. On remarque la triade qui anticipe l’accord de MI majeur de le mesure 9, qui est lui-même joué suspendu…
  • Le SOL# réapparait mesure 11, faisant entendre la tierce majeure sur un accord suspendu.
  • Une approche de la quinte au demi-ton inférieur mesure 12.
  • L’enchaînement DO# DO à la mesure 13 : on entend une fois de plus la tierce majeure et la tierce mineure sur un accord suspendu.
  • Une double approche chromatique (enclosure) du FA# à la fin de la mesure 18
  • Un motif chromatique descendant aux mesures 22, 24 et 26.

Il y a de plus un MI bémol qui apparaît à la mesure 5, faisant entendre la septième mineure alors que l’accompagnement joue un FAmaj7. Je ne parviens pas à trouver une explication convaincante de sa présence. (à part le fait qu’elle sonne terriblement bien !)

À l’instar des morceaux O Venezia, Venaga Venusia et Death and Life of a Suburban Guy, l’usage d’une harmonie ambiguë et de notes étrangères donne un caractère flottant à la toune.

Thème B (1:41)

Le deuxième exposé du thème est identique au premier. La batterie fait son entrée sur un rythme lent et lourd. La mélodie est doublée par le trombone.

Thème C (3:00)

Cette fois-ci le thème est joué au saxophone soprano. La mélodie est transposée à la tierce majeure supérieure. Cependant la grille subit un autre traitement. Elle est notée ci-dessous :

La plupart des accords de cette nouvelle grille semble provenir de la tonalité de LA majeur. On aurait alors affaire avec une majorisation du thème, où la mélodie aurait été transposée de façon à préserver les intervalles. Une fois encore les accords sont colorés. On remarque par exemple le A#dim aux mesures 3 et 4, qui résulte d’une broderie sur la ligne de basse et et la troisième voix de la guitare.

Entre les mesures 17 et 20 la guitare ne joue plus d’arpèges mais des mouvements conjoints. Les accords indiqués sont ceux que l’écoute m’a suggérés. Ce passage semble compliqué à expliquer à travers le prisme de l’harmonie fonctionnelle. Plus généralement, il semble peu probable que la grille de la toune ait été écrite en tant que telle. On peut supposer que les accords ont été construit en contrepoint de la mélodie et de la ligne de basse.

À partir de la mesure 21 la grille est identique aux autres thèmes. La mélodie étant jouée au saxophone soprano à la tierce supérieure, un jeu d’harmonisation avec le trombone a lieu.

Thème D (4:17)

Le thème est joué dans sa version originale par le saxophone et le trombone. Le quatuor de cordes intervient en contrepoint. La batterie joue avec les cymbales : l’espace sonore est rempli. Les deux accords de fin de la grille sont repris en boucle, laissant un espace d’improvisation au saxophone soprano, et permettant d’amorcer un decrescendo annonçant le dernier thème.

Thème E (6:01)

Il s’agit d’une dernière exposition du thème par le quatuor à cordes. À la mesure 7 trombone et saxophone prennent le relais. Un raccourci est pris à la mesure 11 pour jouer directement en boucle les deux dernières mesures. Cette fois-ci, c’est le trombone qui improvise. Le morceau se termine dans un decrescendo, où les instruments disparaissent les uns après les autres laissant seuls la guitare la batterie et le violoncelle. 

Conclusion

Les matériaux mélodiques et harmoniques de la toune Alix Sans X sont suffisamment riches pour être exposés cinq fois d’affilée sans lasser l’auditeur ! Afin d’introduire des variations, le groupe joue sur l’orchestration et les nuances. Le tout forme un ilot de douceur et de sensualité dans un album par ailleurs très électrique.